20 ans d’utilisation de Linux pour la gendarmerie française : et si la Belgique prenait exemple ?

Pendant que de nombreuses administrations européennes continuent de dépendre massivement des solutions propriétaires américaines, la gendarmerie française vient de rappeler qu’un autre modèle est possible. Et surtout… qu’il fonctionne.

Lors d’une récente audition devant la commission d’enquête parlementaire française sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques du numérique, le général Marc Boget, directeur de l’Agence du numérique des forces de sécurité intérieure (ANFSI), a dressé un bilan particulièrement impressionnant de la migration de la gendarmerie vers Linux et les logiciels libres.

Cette transition, initiée il y a une vingtaine d’années, avait un objectif clair : réduire la dépendance technologique vis-à-vis des éditeurs étrangers et reprendre le contrôle sur les infrastructures critiques de l’État français. À l’époque, le choix pouvait sembler audacieux, voire risqué. Aujourd’hui, il apparaît surtout visionnaire.

Une migration massive… et réussie

La gendarmerie française a progressivement abandonné Windows sur des dizaines de milliers de postes de travail au profit d’une distribution Linux adaptée à ses besoins, basée sur Ubuntu et connue sous le nom de GendBuntu.

Interrogé sur cette transition, le général Marc Boget a reconnu avec humour qu’elle s’était faite “de manière très militaire, un peu brutale”, mais il a également souligné que le changement avait été réalisé en quelques années seulement, sans catastrophe opérationnelle ni rejet massif des utilisateurs.

Aujourd’hui encore, la gendarmerie reste l’un des exemples les plus emblématiques d’adoption du logiciel libre au sein d’une grande administration publique européenne.

Et les chiffres donnent le vertige.

Plus de 500 millions d’euros économisés

Selon les déclarations du général Marc Boget devant les députés français, la gendarmerie aurait économisé environ 534 millions d’euros depuis 2004 grâce à son adoption de Linux et des logiciels libres.

Ces économies proviennent principalement :

  • de la réduction drastique des coûts de licences logicielles ;
  • d’une meilleure maîtrise du matériel et des cycles de renouvellement ;
  • de l’internalisation des compétences ;
  • de l’utilisation de solutions open source adaptées aux besoins réels du terrain.

Mais réduire cette stratégie à une simple question budgétaire serait une erreur.

La souveraineté numérique avant tout

Le point le plus intéressant des déclarations du général Boget concerne probablement la souveraineté numérique.

Pour lui, un État ne peut pas dépendre entièrement d’entreprises étrangères pour ses infrastructures critiques, ses données sensibles ou ses outils stratégiques. Il résume cette philosophie par une formule particulièrement forte :

“Être souverain, c’est faire en sorte que seul l’État français ait le doigt sur l’interrupteur.”

Cette approche dépasse largement le simple choix d’un système d’exploitation. Elle concerne la maîtrise des données, des infrastructures, des compétences techniques et des outils numériques utilisés quotidiennement par les institutions publiques.

Dans un contexte où les questions de cybersécurité, de dépendance aux GAFAM et d’extraterritorialité des lois américaines deviennent de plus en plus sensibles, cette vision prend aujourd’hui une dimension stratégique majeure.

Et la Belgique dans tout ça ?

La question mérite clairement d’être posée.

La Belgique continue d’utiliser massivement des solutions propriétaires dans ses administrations, ses écoles, ses communes et de nombreuses institutions publiques. Pourtant, les enjeux sont exactement les mêmes :

  • maîtrise des coûts ;
  • souveraineté numérique ;
  • indépendance stratégique ;
  • protection des données ;
  • pérennité des systèmes.

Le paradoxe est d’ailleurs frappant : notre pays dispose d’excellentes compétences techniques, d’un tissu open source dynamique et d’une véritable expertise dans certains domaines du numérique… mais continue souvent à privilégier des modèles extrêmement dépendants des grands éditeurs internationaux.

L’exemple français montre pourtant qu’une transition progressive vers Linux et les logiciels libres est non seulement possible, mais également viable à très grande échelle.

Un modèle qui devrait inspirer les autorités belges

Évidemment, migrer une administration entière ne se fait pas du jour au lendemain. Cela demande :

  • de la volonté politique ;
  • une vision à long terme ;
  • de la formation ;
  • un accompagnement sérieux ;
  • et surtout une stratégie cohérente.

Mais l’expérience de la gendarmerie française prouve qu’il ne s’agit plus d’une utopie réservée aux passionnés d’informatique.

Nous parlons ici d’une institution régalienne, confrontée à des contraintes de sécurité extrêmement élevées, qui fonctionne depuis vingt ans avec Linux et des logiciels libres.

Et pendant ce temps-là, beaucoup d’organisations continuent encore à considérer l’open source comme une alternative “expérimentale”.

La réalité est désormais tout autre.

Le logiciel libre est devenu un enjeu stratégique, économique et géopolitique.

Et il serait peut-être temps que la Belgique commence, elle aussi, à regarder sérieusement dans cette direction.


Sources : Les Numériques , Next