La décision est passée relativement inaperçue dans les médias belges. Pourtant, elle pourrait marquer un tournant majeur dans la manière dont les administrations publiques envisagent leur informatique.
Le CNRS, premier organisme public de recherche en Europe, a annoncé son intention de réduire fortement sa dépendance aux solutions proposées par les GAFAM, en particulier Microsoft. Messagerie, visioconférence, intelligence artificielle, collaboration… plusieurs services seront progressivement remplacés par des alternatives souveraines, ouvertes ou européennes. Cette démarche s’inscrit dans une stratégie plus large portée par l’État français autour de la souveraineté numérique.
Au-delà de la simple migration informatique, cette décision pose une question essentielle : qui contrôle réellement nos outils numériques ?
Une question de souveraineté avant tout
Pendant des années, les administrations européennes ont adopté massivement les solutions des grands fournisseurs américains.
Microsoft 365, Google Workspace, Azure, AWS ou encore Zoom sont devenus la norme dans de nombreuses institutions. Ces outils sont performants et souvent très pratiques. Le problème n’est donc pas leur qualité.
La véritable question est celle de la dépendance.
Lorsqu’un État confie sa messagerie, ses documents, ses outils collaboratifs ou même une partie de son intelligence artificielle à des entreprises étrangères, il perd progressivement une partie de sa maîtrise technologique.
Les récentes tensions géopolitiques et les interrogations autour du Cloud Act américain ont d’ailleurs remis cette problématique au premier plan. De plus en plus de responsables publics estiment que certaines infrastructures numériques doivent rester sous contrôle européen.
Le logiciel libre redevient un choix stratégique
La décision du CNRS ne consiste pas simplement à remplacer Microsoft par un autre fournisseur.
Elle traduit un changement de philosophie.
Le logiciel libre offre plusieurs avantages intéressants pour les administrations publiques :
- une transparence du code source,
- une meilleure interopérabilité,
- une indépendance vis-à-vis d’un fournisseur unique,
- la possibilité de faire évoluer les solutions avec plusieurs prestataires,
- une meilleure maîtrise des données.
Contrairement à une idée reçue, choisir l’open source ne signifie pas revenir en arrière.
Aujourd’hui, des solutions comme LibreOffice, Nextcloud, Matrix, Jitsi, PostgreSQL ou encore Linux équipent déjà des milliers d’organisations à travers le monde.
Des économies loin d’être anecdotiques
L’aspect financier mérite également d’être souligné.
Selon les informations communiquées, le CNRS estime que l’abandon progressif de Microsoft Exchange permettra d’économiser environ 20 millions d’euros sur six ans.
À lui seul, l’abonnement à Zoom représentait près de 400 000 euros par an.
Bien entendu, une migration a un coût. Former les utilisateurs, adapter certaines applications ou accompagner le changement demande du temps. Mais lorsque l’on raisonne sur dix ou quinze ans, les licences logicielles représentent des montants considérables pour les finances publiques.
La France accélère
Le CNRS n’est pas un cas isolé. Depuis plusieurs mois, la France multiplie les initiatives en faveur de la souveraineté numérique. La DINUM coordonne désormais une stratégie interministérielle visant à réduire les dépendances aux technologies extra-européennes.
Parmi les pistes annoncées figurent notamment : la migration progressive de certains postes vers Linux, le recours à des outils collaboratifs souverains, l’utilisation de standards ouverts et le développement d’alternatives européennes dans le cloud et l’intelligence artificielle.
Cette stratégie dépasse largement la seule question des logiciels libres.
Elle traduit une volonté politique de reprendre la maîtrise d’infrastructures devenues essentielles.
Et la Belgique ?
La Belgique dispose d’excellentes compétences en informatique.
Nos universités, nos centres de recherche, nos entreprises et nos communautés open source n’ont rien à envier à leurs voisins. Pourtant, les initiatives publiques en faveur du logiciel libre restent encore relativement dispersées.
Quelques administrations montrent l’exemple, mais aucune stratégie nationale ambitieuse comparable à celle actuellement déployée en France ne semble réellement émerger.
C’est regrettable.
Notre pays pourrait pourtant bénéficier de nombreux avantages comme : une réduction des coûts de licences, un meilleur contrôle des données publiques, davantage d’indépendance technologique, le développement d’un écosystème local de sociétés spécialisées dans l’open source ainsi qu’une meilleure résilience face aux évolutions géopolitiques.
Il ne s’agit évidemment pas de supprimer tous les logiciels propriétaires du jour au lendemain.
Certaines solutions restent incontournables dans certains métiers. Mais chaque nouveau projet informatique devrait désormais se poser une question simple :
Existe-t-il une alternative libre, ouverte ou européenne capable de répondre au besoin ?
Une opportunité plutôt qu’une contrainte
Pendant longtemps, l’open source a été présenté comme une alternative « militante ». Aujourd’hui, il devient progressivement un véritable choix stratégique.
Le mouvement engagé par le CNRS montre que les plus grandes institutions commencent elles aussi à considérer le logiciel libre comme un levier de souveraineté, de maîtrise budgétaire et d’indépendance.
Espérons que cette dynamique inspire également les pouvoirs publics belges. La souveraineté numérique n’est plus un sujet réservé aux spécialistes de l’informatique.
Elle concerne désormais la capacité de nos administrations, de nos écoles, de nos universités et de nos entreprises à garder la maîtrise de leurs outils numériques.
Et dans cette réflexion, le logiciel libre a probablement un rôle plus important à jouer que jamais.